... de récupérer les élèves des autres !
Je compte parmi mes élèves de cette rentrée 7 nouveaux élèves dont 6 proviennent d'une collègue qui a déménagé au printemps dernier. Celle-ci m'avait demandé l'autorisation de m'envoyer ses élèves. Je prenais sa demande comme une marque de confiance mais aussi comme un privilège. Je connaissais un de ses brillants élèves. J'avais le secret espoir que tous seraient aussi brillants que lui. Pour toutes ces raisons, je n'ai pas eu envie de les refuser. Et quand j'ai considéré mon emploi du temps rempli, je me suis laissée encore convaincre devant l'insistance d'une maman de prendre sa fille qui avait deux années d'expérience de cours. Seulement voilà, la réalité est un peu différente de l'idée que j'en avais...
Depuis deux semaines, je reçois donc 6 de ces élèves orphelins.
Le premier cours est une prise de contact. Lorsque l'élève a déjà une expérience musicale, je tente de dresser un bilan sommaire et global de ses compétences. C'est aussi le moment de gagner sa confiance tout en lui donnant une idée de ce que, moi, je pourrai lui apporter. Nous ferons un bout de chemin ensemble. Pour cela, il nous faut nous accorder mutuellement pour que ce chemin soit le plus agréable mais aussi le plus fructueux possible. Je prends l'élève où il est et je lui tends la main pour lui servir de guide.
J'aime accueillir des tout débutants car, vierges de tout apprentissage, ils n'ont qu'une motivation : apprendre, peu importe comment, pourvu qu'on ait du plaisir à le faire. À moi de leur montrer avec quelle méthode, de leur apprendre à apprendre.
La tâche est plus difficile quand l'élève a déjà une expérience de cours avec un autre professeur. Il a déjà des habitudes qui ne sont pas forcément les miennes. Parfois, c'est intéressant. Cela peut être pour moi une source d'inspiration pour explorer d'autres avenues, mais parfois, c'est déprimant.
Dans le cas de mes nouveaux élèves du moment, le bilan de leurs acquisitions et compétences est assez décevant. Sur les 6 que j'ai récupérés de cette collègue, 4 ne savent pas lire une note de musique !
Lorsque je les questionne sur leur manière d'apprendre, ils affirment, non sans une certaine fierté : "moi, j'apprends à l'oreille." Soit. Peu convaincue que ce soit la meilleure méthode, je leur demande de me jouer une pièce qu'ils aiment, apprise dernièrement. Ils commencent, à toute vitesse, s'arrêtent en plein milieu, constatent la défaillance de leur mémoire, sont incapables de reprendre. Ils baissent les bras. Ils n'iront pas plus loin. La route s'arrête là. Je leur propose avec bienveillance de jeter un oeil sur la partition pour combler le trou de mémoire que je crois passager. Ils m'avouent sans trop de complexes qu'ils ne savent pas lire la musique. Ils ne savent pas lire la musique !!! Après cinq années de piano pour l'une d'elles ! Je lance quelques questions de repêchage sur d'autres signes de la partition. À quoi sert un dièse, par exemple ? "Euh... j'sais pas."
Je tente de dissimuler ma consternation. Des années d'apprentissage et aucune notion de solfège ! C'est comme de parler une langue sans savoir en lire un mot...
La première minute de surprise passée, j'essaye de comprendre comment ils sont arrivés à pratiquer durant toutes ces années sans savoir lire une note. J'entends dans leur jeu leur ignorance, un manque de compréhension évident de ce qu'ils jouent, une absence complète de repères, un manque de respiration... Bref, ils naviguent sur pilote automatique, sans réflexion ni jugement, comme des automates qui alignent des notes à toute vitesse sans se laisser le temps ni la possibilité de penser ni de respirer, de peur de ne pas savoir où il en est... Comme des apprentis équilibristes en danger sur un fil, ils se dépêchent d'aller à l'autre bout de crainte de chuter en route. Et fatalement, ils chutent.
J'essaye de leur donner quelques clés pour se repérer, quelques points de repères qui pourraient les sortir de ce
no-note's-land. Il faut bien commencer quelque part ! Certains ont de la misère à saisir l'intérêt de tout cela. À quoi bon apprendre à lire si je suis capable d'apprendre par imitation ? Seulement voilà, on n'a pas toujours un modèle à côté de soi pour nous dire quoi jouer. Évidemment, je ne peux m'empêcher de me lancer dans un long discours espérant les convaincre de l'importance d'apprendre à lire la musique tout en ayant bien conscience qu'il me faudra utiliser d'autres outils plus convaincants pour les rallier à mon point de vue. J'invente un jeu surnommé pour l'occasion "la course aux notes" auquel mes anciens élèves ont tous mordu. Ils se laissent prendre au jeu. Peut-être finiront-ils par apprendre à lire...
Je prends ainsi connaissance, par élèves interposés, de la pédagogie de ma collègue.
Je déduis qu'elle leur a donné la béquée durant toutes ces années comme à de petits oisillons, note à note. Ils attendaient sûrement de moi que je continue sur le même mode. Ils veulent "jouer des pièces" sans se poser la question de la méthode.
La tâche est rude pour tenter de les convaincre que la meilleure voie est celle de l'effort et du plaisir différé quand ils ont été habitués au plaisir immédiat mais superficiel. Le défi est de taille pour certains. Voudront-ils embarquer avec moi dans l'apprentissage de la lecture lorsqu'ils ont développé depuis des années des réflexes d'analphabètes ?
Déjà, une des plus jeunes commence à rechigner devant les petits exercices que je lui ai donnés parce qu'elle les trouve "plates". Ils n'ont vraisemblablement pas appris à vivre avec le concept du résultat à long terme. Il faut que tout soit
l'fun, là, immédiatement, sans effort et sans patience. Toute une éducation à refaire ! Des enfants, mais aussi des parents qui sont un peu surpris de découvrir une méthode différente...
Moi qui suis tellement soucieuse de donner à mes élèves les bases nécessaires pour qu'ils comprennent ce qu'ils font, pour qu'un jour ils deviennent des musiciens articulés, épanouis, intelligents et autonomes, de grands oiseaux capables de voler de leurs propres ailes, je ne comprends pas qu'on entretienne à ce point la dépendance chez ces jeunes apprentis.
Ils choisiront de me suivre ou de me quitter. En faisant ce choix ils choisiront la voie de l'effort ou celle de la facilité, celle de l'autonomie ou celle de la dépendance. Sans le savoir ils choisiront les adultes qu'ils seront demain. Combien d'adultes regrettent, après des années de cours de piano, de n'avoir pas appris à lire la musique, ni compris celle qu'ils ont jouée, d'avoir tout oublié de ce qu'ils ont mémorisé, de n'avoir pas eu de "bons professeurs" pour leur donner les bonnes méthodes !...
Je ne lâcherai pas. Mes élèves ne seront pas de ceux-là ! Mais je ne pourrai seule combler les lacunes de ces élèves-là. J'ai besoin de leur aide.
À suivre...