Voilà. Samedi soir. Aujourd'hui avait lieu le concert de mes élèves. Mes nombreux élèves...
Je suis toujours émue de voir ce que chacun révèle de lui-même en des circonstances aussi périlleuses que celles du concert. Chacun avait un petit défi à relever. Chacun a remporté une petite victoire sur lui-même.
Le tout petit E., 7 ans, dont la maman me fait part juste avant le concert d'un diagnostique officiel de trouble de déficit d'attention (TDA) sévère de son fils, s'est pris au jeu de son premier concert et a prouvé à tous (à commencer par lui-même) qu'il était capable de se concentrer intensément plusieurs minutes d'affilé avec un sérieux et une musicalité exemplaires en jouant comme un dieu "J'ai perdu mon âne" et "Où allez-vous, bergère" en duo avec son grand frère, parmi mes anciens élèves, après trois mois de cours à peine.
La grande B. , magnifique adolescente de 13 ans, qui habituellement manque d'assurance, flanche à la moindre incertitude, s'arrête en plein milieu, incapable de repartir, a réussi à passer au travers d'une pièce somme toute assez véloce sans baisser les bras, avec assurance et combativité.
Plusieurs couples de frères et/ou soeurs qui se chicanent habituellement pour un rien ont trouvé un terrain d'entente en partageant le banc de piano à 4 mains, étonnants d'écoute et de sensibilité.
Le jeune L., 9 ans, habituellement dur avec lui-même, qui ne se tolère aucune erreur, à en pleurer de désespoir parfois, a joué comme jamais un Sleeping Dragon plein de fougue et de contrastes. Accompagnant son petit frère et sa maman dans un air irlandais en trio violon-guitare-piano, il a montré une fois de plus qu'il était une vraie graine d'accompagnateur, à l'écoute, présent, solide et rassurant pour ses compagnons de jeu.
Le petit W., 11 ans, a une fois de plus crevé l'écran avec une valse de Chopin remarquable d'inspiration et de sensibilité, laissant respirer la musique avec une aisance et un naturel étonnant.
Sa grande soeur, A, 13 ans, a fait preuve d'une virtuosité sans faille dans une Tarentelle endiablée, avec une assurance éblouissante.
C. et E., adultes volontaires et assidues, ont surmonté vaillamment leur trac avec courage et persévérance.
J.B., 17 ans, malgré ses semaines de fou, absorbé par des devoirs scolaires qui lui mobilise tout son temps et son énergie, a plongé dans l'univers de Debussy avec un Doctor Gradus ad Parnassum saisissant de virtuosité, tout en nuances, en finesse et en subtilité.
Chacun avait un petit défi à relever. Tous ont su le relever et, grâce à cela, triomphent de leur victoire sur eux-mêmes. Tous. Sauf un.
Le petit P., 10 ans, petit Prince aux boucles rousses, l'un de mes élèves les plus doués, sensibles et intelligents, n'était pas là. J'ai appris son absence ce matin, à mon grand étonnement, sans autre explication. Le petit P. était prêt. Peut-être un peu nerveux, comme toujours, mais prêt. Je crains qu'une crise ne se soit produite à la maison à l'approche du concert, qui a provoqué l'abdication soudaine des parents. Une première crise a eu lieu il y a deux semaines. Ils étaient prêts à priver leur fils des cours de piano parce qu'il ne pratiquait pas assez... à leur goût. L'an passé, son père le coachait quotidiennement pour le présenter au concours le plus exigeant de la région. En fin d'année, le père un peu essoufflé par tant de pression a décidé de laisser son fils se débrouiller seul cette année. D'un certain point de vue, c'est une bonne chose. Cela lui apprend à travailler seul, à constater les effets de ses propres méthodes de travail. Le petit P. est donc pianistiquement livré à lui-même depuis la rentrée de septembre. Bien qu'adaptant mes exigences à la situation, je constatais certaines fois que ses méthodes n'étaient pas toujours en rapport avec celles que je lui enseignais. Mais bon. C'est bien normal. Il est jeune. Il apprend. Faire des erreurs fait partie de l'apprentissage. Ne pas être parfait aussi. C'est bien normal. C'est humain. Mais les parents ne l'entendent pas de la sorte. Le minuteur sur le piano, ils exigeaient un temps minimum par jour d'une manière si drastique que leur fils en perdait le goût de la pratique. Dans une phase de découragement, devant la mauvaise tête de leur fils, les parents ont décidé d'un accord unilatéral que leur fils arrêterait les cours... pour le punir ! Surprise de cette décision, j'ai réussi à convaincre la mère que ce n'était sans doute pas la meilleure chose à faire pour leur fils. Elle m'a entendue. Le petit P. a repris les cours avec un certain soulagement perceptible tout à fait perceptible. Mais aujourd'hui, je suppose que mon petit P. a craint de ne pas être à la hauteur... des attentes de ses parents. Il a dû manifester des signes de nervosité. Normal. Il aurait sans doute eu besoin d'une petite tape dans le dos pour oser dépasser son appréhension. Ça aurait valu le coup. Il est tellement fier, habituellement, quand le concert est passé, fier d'avoir su relever le défi. Mais cette petite tape-là n'est pas venue. Mon petit Prince n'était pas là. Je suis triste de cela. Alors voilà. Avec ce concert s'achève la série des concerts de Noël. Ce soir, je suis en vacances.
Je ne sais si je reverrai mon petit Prince à la rentrée.

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